Interview de Boris Michel, chef des opérations du CICR en Afrique du Nord et de l’Ouest
Le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) publie sur son site internet une interview de Boris Michel, chef des opérations du CICR en Afrique du Nord et de l’Ouest. Celui-ci revient principalement sur la situation humanitaire de la Libye, après six mois de crise et explique l’impact que peuvent engendrer les sanctions internationales sur la population libyenne.
Quels sont les principaux problèmes humanitaires que vous observez sur le terrain ?
Les combats se poursuivent à de nombreux endroits, principalement dans la région des Montagnes de l’Ouest et autour de Misrata et Brega. Des dizaines de milliers de personnes de ces régions sont déplacées à l’intérieur de la Libye, ou réfugiées en Tunisie et en Égypte. Certaines personnes rentrent dans leur région d’origine quand les conditions le permettent, alors que d’autres doivent encore fuir. De nombreuses familles sont séparées. Des milliers de personnes ont été arrêtées ou portées disparues dans le cadre du conflit.
Les services médicaux ont du mal à faire face aux besoins des blessés de guerre et des autres patients. À cause du manque de sécurité et du départ du personnel de santé, l’accès aux soins de santé est souvent difficile. De plus, quand les combats s’interrompent ou prennent fin dans un endroit, les munitions non explosées qui sont éparpillées un peu partout représentent un grave danger pour la population.
On entend dire de plus en plus que les sanctions internationales ont un impact sur la population libyenne. Qu’en pense le CICR ?
Le Conseil de sécurité des Nations Unies a imposé des sanctions – financières et autres – à la Libye il y a plus de cinq mois. Plusieurs États et organisations internationales ont également imposé des sanctions au pays. Les sanctions ne sont pas incompatibles avec le droit international humanitaire. Elles prévoient des exemptions pour l’aide humanitaire et certains biens essentiels, tels que les fournitures médicales, mais ces exemptions méritent d’être mieux appliquées dans la pratique car nous avons constaté des pénuries dans le secteur de la santé et d’autres services de nécessité vitale.
Il y a de graves pénuries de vaccins, de médicaments et d’autres articles médicaux dans les hôpitaux et les centres de soins de santé. La Libye est largement dépendante de l’importation de fournitures médicales : avant la crise, le pays en importait 95 %. Mais certains effets des sanctions financières (notamment le départ des sociétés étrangères et de leur personnel) ont fait chuter l’importation de ces fournitures. Encore quelques semaines et la plupart des médicaments et d’autres articles médicaux risquent de manquer cruellement.
Ces pénuries pourraient accélérer la propagation de maladies telles que la rougeole, dans le sud-ouest notamment, où une épidémie s’est déclenchée ces dernières semaines, et entraîner une forte augmentation de la mortalité de la population libyenne. C’est tout particulièrement vrai parmi les personnes qui souffrent de maladies chroniques, cancer ou diabète par exemple, ou encore d’insuffisance rénale, car les médicaments sont essentiels pour leur traitement.
Outre les soins de santé, quels sont les secteurs sur lesquels les sanctions ont un impact humanitaire ?
Il y a une pénurie de pompes, moteurs, générateurs et pièces détachées nécessaires à l’entretien, la réparation et la remise en état du réseau d’eau. Les produits chimiques pour le traitement de l’eau sont également difficiles à trouver.
Si l’approvisionnement n’est pas bientôt rétabli, la population libyenne risque d’être touchée par une grave détérioration des conditions d’hygiène et une augmentation des maladies du fait des pénuries en eau. Un peu partout dans le pays, y compris dans la capitale, il y a eu des coupures d’eau et d’électricité ces dernières semaines.
Que fait le CICR pour atténuer l’impact des sanctions du point de vue humanitaire ?
Pour nous, il est prioritaire de faire face le plus rapidement possible aux problèmes humanitaires les plus criants que nous observons. Par exemple, après avoir obtenu les autorisations requises, nous avons acheminé par avion jusqu’à Sabha, dans le sud-ouest du pays, 40 000 doses de vaccin contre la rougeole, pour un programme d’immunisation actuellement en cours dans la région. Le CICR va également faire don de matériel nécessaire aux analyses de sang dont la banque de sang de Tripoli a un besoin urgent.
Cela dit, l’assistance d’urgence seule ne suffit pas. C’est pour cette raison que nous faisons connaître nos préoccupations à ceux qui peuvent faire quelque chose pour améliorer la situation, en leur demandant de mettre en pratique, de suivre ou de revoir les exemptions humanitaires aux sanctions. Nous attirons notamment leur attention sur la nécessité d’assouplir les restrictions aux importations de fournitures médicales.
De notre côté, nous allons continuer de suivre la situation humanitaire et nous ferons part de nos constatations si c’est nécessaire, y compris dans le domaine de la sécurité alimentaire, qui nous préoccupe également.
Quels sont les principaux problèmes auxquels vous devez faire face sur le terrain en Libye ?
Les difficultés sont nombreuses. Pouvoir accéder aux victimes du conflit reste compliqué dans un certain nombre d’endroits car les combats se poursuivent et ce n’est pas sûr. Il est donc rarement facile d’évaluer la situation humanitaire pour apporter la réponse requise au bon moment et au bon endroit. L’accès à toutes les personnes détenues en lien avec le conflit reste aussi une priorité.
La sécurité du personnel humanitaire est un autre problème qui nous préoccupe au plus haut point. Depuis mars, cinq volontaires du Croissant-Rouge libyen (notre principal partenaire dans le pays) ont été tués et plusieurs autres blessés. Ces tragédies, qui sont une conséquence directe du conflit, sont extrêmement inquiétantes car elles traduisent aussi un manque de considération pour l’emblème du croissant rouge et, plus généralement, elles entravent l’assistance fournie par le personnel de santé et le personnel humanitaire en général.
Bien que le CICR soit bien accepté, il n’est pas encore assez connu en Libye. Cela peut expliquer certains retards dans l’octroi des autorisations et risque de conduire, au fur et à mesure que le conflit perdure et se polarise davantage, à des attentes qui ne sont pas compatibles avec le statut neutre et indépendant des activités humanitaires du CICR.
Nous faisons tout notre possible pour surmonter ces problèmes en élargissant notre présence, en nous efforçant d’intervenir rapidement et de façon adaptée aux besoins, et en expliquant notre rôle et nos limites à un réseau toujours plus nombreux de personnes sur le terrain. Nous avons une présence permanente à Tripoli, Benghazi et Misrata, et nous prévoyons d’ouvrir un bureau dans la région des Montagnes de l’Ouest. Nous avons 156 collaborateurs, dont 46 expatriés, qui travaillent en Libye.
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